Les Camisards de René Allio

lundi 22 septembre 2014
par  Webmestre
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Mardi 28 janvier à 20h

France 1972 107mn

Avec : Philippe Clévenot, Gérard Desarthe, Dominique Labourier, François Marthouret, Rufus, Jacques Debary…

Présenté par Dominique Danthieux, historien

Synopsis  : A la suite de la révocation de l’Edit de Nantes en 1685, les protestants doivent renoncer à leur culte, leurs pasteurs quitter le pays. Les foyers de contestation se multiplient en Languedoc et dans les Cévennes. Les prédicateurs réfractaires et ceux qui, tout simplement, combattent pour leur liberté de conscience, sont traqués, exécutés, envoyés aux galères. En juillet 1702, éclate la révolte des Camisards après l’exécution d’un des leurs, Esprit Seguier. Le film raconte l’histoire des « attroupés » de Gédéon Laporte qui, de juillet à septembre 1702, va mener la lutte contre les « persécuteurs » commandés par le capitaine Poul, rassemblant une petite troupe sous la conduite morale d’un jeune prophète inspiré, Abraham Mazel. Les ruses, les embuscades, la crainte, les petites victoires et pour finir l’échec sont le pain quotidien de cette poignée d’hommes qui ont pris le maquis contre l’intolérance…

« Quand on se sert de l’Histoire pour raconter une histoire il faut le faire avec une certaine honnêteté, on doit prendre parti… J’ai pris parti pour les Camisards, le parti de raconter du point de vue des opprimés. » René Allio

Avis critique

 :
« Par sa rigueur et sa lucidité, le récit de René Allio m’a souvent fait penser au beau film de Roberto Rossellini : La prise du pouvoir par Louis XIV. On y trouve le même souci d’analyser sans complaisance certaines données historiques et le même réalisme, si l’on peut appeler réalisme le strict respect de la vérité, celle des faits et celle des textes.

La révolte des camisards, paysans et artisans des Cévennes, opprimés dans leur foi et leur culture, et victimes de sanglantes répressions à la suite de la révocation de l’édit de Nantes, pouvait inspirer un film d’action romantique et romanesque, plein d’héroïsme et de folles équipées. René Allio n’a négligé ni l’héroïsme ni la folie, mais aux éclats du pur spectacle, il a préféré la rumeur des sentiments profonds. Cette petite bande de maquisards, de guérilleros de Dieu, qui, en 1702 (c’est-à-dire au début du soulèvement) harcèlent dans les fourrés et les bois cévenols les dragons du capitaine Poul, ce sont les éternels combattants du droit et de la liberté. Même si la foi qui les anime revêt chez certains de leurs « prophètes » la forme d’un mysticisme délirant, cette foi dépasse la simple conviction religieuse et se confond à nos yeux avec la certitude et le courage de tous ceux qui, au cours de l’histoire, ont pris les armes pour défendre leur honneur et leur dignité.

Le vrai sujet du film est dans l’expression dramatique de cet instinct populaire, de cet élan irrésistible, qui poussèrent un jour de pauvres gens, pourtant habitués aux pires exactions, à se dresser contre l’intolérance du pouvoir royal. Leur lutte se réduit à quelques escarmouches et à des actions punitives contre « les traîtres et les papistes » mais l’intensité de leur drame nous est révélée par les extraits du « journal » de l’un d’eux (incarné par Rufus), texte écrit dans la langue drue et savoureuse du siècle et qui sert de commentaire au récit.

Face à ces compagnons de combat et de marche (on les appelait, dit-on « camisards » parce ce qu’ils se battaient en chemise), René Allio a dépeint avec une sorte de mépris narquois le clan des oppresseurs, gouverneurs de province, prélats et officiers du roi. A la tête de ceux-ci, le capitaine Poul se distingue par ses exploits d’alcôve et la férocité dont il fait preuve contre les « fanatiques ».

Il serait vain de chercher dans ce film ce qui ne s’y trouve pas : les fariboles ordinaires du divertissement historique. Les personnages d’Allio appartiennent à un monde dur et grave, celui qu’illustrèrent Callot et le Nain. Il arrive également que le regard « brechtien » du réalisateur et son intransigeance imposent au récit une froideur apparente, voire même une grisaille, qui risquent de déconcerter des spectateurs plus épris d’aventures que de réflexion morale et politique. Mais l’œuvre est pure et noble, et, après le stupide « bannissement » dont elle fut victime, elle devrait trouver son public. »

Jacques Siclier « Le Monde » Février 1972

René Allio, cinéaste et conteur "des gens de peu"

Dans la famille du cinéma français des années 1960-1970, il manquait la carte René Allio (1924-1995). Celle-ci s’est perdue au fil des années, et de la lente dégradation des copies 35 et 16 millimètres, disséminées ici et là. Les productions de René Allio se finissaient mal, en général. Comme il le disait lui-même, au début des années 1990, il a donné la parole aux gens "qui n’ont pas d’histoire, qui ne sauraient compter dans l’histoire, représentation qui est toujours payée à son juste prix, c’est-à-dire rien".

Né à Marseille en 1924, René Allio s’essaie à la peinture dès 1948… Il devient, parallèlement, costumier et décorateur de théâtre. En 1957, René Allio rencontre Roger Planchon pour lequel il va concevoir durant onze ans, au théâtre de la Cité de Villeurbanne, les costumes et décors de dix spectacles… Mais René Allio qui, depuis le mitan des années cinquante, s’interroge sur la façon de « traduire le temps par l’espace », se passionne également pour le cinéma… La Vieille Dame indigne, film adapté d’une nouvelle de Bertolt Brecht le révèle au grand public… René Allio fut également tout au long de sa carrière l’artisan des décloisonnements artistiques et disciplinaires. Dans tous ses films, il réunit volontairement comédiens de théâtre, de cinéma et de télévision. Dans Les Camisards, il laisse se confronter devant la caméra des comédiens de théâtre issus de troupes aux traditions différentes. Sur ce tournage, il expérimente également la rencontre entre acteurs professionnels et non professionnels qu’il systématisera, six ans plus tard, dans Moi, Pierre Rivière… pour opposer le monde paysan aux élites…Le choix de la peinture non figurative, la mise à nu des dispositifs scéniques au théâtre, la direction d’acteurs non professionnels au cinéma, l’écriture non naturaliste de l’Histoire et autres expérimentations audacieuses, expliquent que René Allio n’ait rencontré le grand public que par intermittence. Mais les raisons de son effacement doivent également être cherchées ailleurs. Dès les premiers échecs cinématographiques, cette œuvre exigeante a effrayé producteurs et financiers. De fait, Allio a dû travailler de façon de plus en plus artisanale. Sur chaque tournage, ses techniciens étaient polyvalents. Nicolas Philibert fut en même temps premier assistant, directeur de production, régisseur général et responsable de casting. Ce manque constant de moyens, s’il a obligé Allio à créer sa propre société de production — Polsim, en permanence dans le rouge —, lui a permis de faire un autre cinéma.

MYRIAM TSIKOUNAS