"Eau argentée" : Ossama Mohammed et Wiam Simav Bedirxan le10 février 20H30 Le Lido Débat avec Denis Sieffert de "Politis"

mardi 27 janvier 2015
par  Webmestre
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France-Syrie 2014 documentaire 1h43 vostf

Musique originale : Noma Omran

SYNOPSIS

Depuis le 5 mai 2011, le cinéaste syrien Ossama Mohammed est exilé en France pour avoir critiqué le régime de Bachar el-Assad. A travers les vidéos postées par les cinéastes amateurs, il suit pas à pas l’évolution de la révolution syrienne. Décidé à retracer leur histoire et la sienne, il compose peu à peu un film à partir de cette mosaïque d’images et de sons : les premières manifestations et les premiers martyrs, la naissance d’un bébé avec les moyens du bord, les chants traditionnels, un adolescent torturé, les appels désespérés des insurgés à l’armée, le témoignage de soldats déserteur. Jusqu’à ce Noël 2011, où un message parvient sur son ordinateur : celui d’une jeune Syrienne d’origine kurde appelée Simav, qui lui demande : « Qu’est-ce que tu filmerais si tu étais à ma place ? » Commence un échange entre un exilé et une révolutionnaire...

AVIS CRITIQUES

Dialogue documentaire entre un exilé parisien et une Kurde dans Homs assiégé.

Le 9 mai 2011, l’Occident s’ébaudit encore des printemps arabes comme du spectacle touchant d’une rébellion adolescente, avec la considération frémissante de celui qui se rappelle vaguement en avoir eu à passer par là et s’en être remis. Ce jour-là, dit de « fête de la victoire sur le fascisme », un cinéaste syrien prend la route de Cannes. C’est Ossama Mohammed, 57 ans alors, trois films réalisés (dont deux passés par la Croisette, Etoiles de jour en 1988, puis Sacrifices en 2002) et tant d’autres rêvés et empêchés, laissés à l’état de démangeaisons contenues dans les entraves du régime. Il vient cette fois sans film, mais « le film c’est moi, dit-il. Cinéaste syrien, avec mille et une images ». Des images d’horreur, déjà. Ossama Mohammed ne rentrera pas en Syrie.

Images tueuses. La virée cannoise embouche pour lui sur un exil parisien. Il mène alors depuis la France le travail, déjà initié chez lui, d’investigation de ce nouvel état des images qu’aurait ordonné la guerre lancée par Bachar al-Assad contre l’insurrection de son peuple. Sur YouTube, il trouve des « images martyres », tournées par ceux qui risquent deux fois leur vie, d’abord en sortant de chez eux crier leur colère, mais aussi en portant la caméra contre ceux qui la considèrent comme une arme antirégime - car, dans l’état où se trouve notre monde, à quoi sert-il de se soumettre à pareil danger de mort au nom de la liberté, s’il n’en demeure rien qui documente cet élan ? Et puis, face à elles, se font jour aussi des « images tueuses », celles conçues depuis les postes des tireurs embusqués et dans les geôles de tortures, où, par une pulsion étrange, un troufion dirige l’officier qui rosse un manifestant tandis qu’il le filme, le met en scène - et n’est-ce pas alors la caméra qui, appelant à elle les coups meurtriers, se fait meurtrière ?

Alors qu’il contemple avec effroi et fascination ces flux et reflux de sang dans un magma de pixels, qu’il les triture et les monte, qu’il questionne les désirs et les stratégies contenus dans ces cartes postales mortifères du front, sans doute souvent presque impossibles à sourcer, Ossama Mohammed reçoit l’appel d’une jeune femme kurde qui vit à Homs. Elle, Wiam Simav Bedirxan, a une caméra. Elle voudrait s’en servir, et elle s’interroge : lui qui est cinéaste, qui allait encore voir Hiroshima mon amour au ciné-club lorsqu’éclatait le massacre, s’il avait été là, qu’aurait-il filmé ? « Tout », lui répond-il, il faut tout filmer.

Drone émotif. S’ils se demandent ensemble ce que l’on peut encore accorder de sens aux mots sous pareils auspices, se noue alors un dialogue, par écrans interposés, entre Paris et la ville assiégée, dont elle fixe les égouts, les fosses sans fleurs, la vie saccagée. Un dialogue où elle le nourrit en cartes postales mortifères, tandis qu’il la pilote tel un drone émotif, duquel est né ce film à double foyer, Eau argentée : Syrie autoportrait, tétanisante descente dans la fournaise où se forgent les images de la plus insoutenable réalité. Une conversation aux accents de poème, retracée par lambeaux en off et comme sourdement hantée par un fantôme durassien, au gré d’une trame sonore dont la grâce s’oppose à la fureur des plans, tandis que les bips des notifications Skype se fraient une voie claire entre les déflagrations des bombes. Comment répondre à l’injonction - sous-tendue par la projection d’un tel projet dans la gangue pailletée du barnum cannois, presque au corps défendant du film lui-même - de se prosterner devant la foi en le cinéma du vieil homme et le courage de la jeune femme à filmer jusque sa plaie en train d’être cousue lorsqu’elle est touchée ? Une telle entreprise, sans précédent à notre connaissance dans l’histoire du cinéma (sinon le passionnant Redacted, de Brian De Palma en 2007, dont la matière était néanmoins contrefaite à partir de sources réelles), force le respect, l’admiration, l’émotion, dans un même geste totalitaire, forcément sublime, forcément teinté d’épouvante.

Blasphème. Ici, on fond face à la course devenue banale d’un gamin entre les axes des snipers, pour aller se rouler sans larmes sur la tombe de son père, assassiné pour blasphème. Là on s’interroge face à ces séquences de pur emballement plastique, où l’on ne saurait trop ce que l’on regarde si ne s’y faisaient entendre ces hurlements, et où l’on s’effraie de trouver ça beau, on réprime presque la jouissance coupable de l’œil.

La plus cruciale valeur de ce film, cosigné par Ossama Mohammed et Wiam Simav Bedirxan (qui ne se seront jamais rencontrés avant la projection cannoise) avec « mille et un Syriens », réside sans doute moins dans sa charge documentaire que dans son souci de mettre sans cesse en question son art et son geste, et son ambition de traquer la beauté pour mieux s’en défier.

Julien GESTER Libération mai 2014

Nous ne sommes pas sans nouvelles de la guerre en Syrie, qui sévit depuis maintenant trois ans. Au début rares, les images ont percé peu à peu, puis déferlé sur YouTube. Certaines d’une violence presque insoutenable, filmées par des milliers de Syriens : scènes de combats de rue, de deuil, mais aussi de tortures, d’humiliations. Comment s’y retrouver dans un tel chaos visuel ? Cette question, Ossama Mohammed ne cesse de se la poser, dans un murmure, une sorte de recueillement qui amortit les déflagrations. Lui reste invisible, mais on entend sa voix, à la fois lueur, plainte, baume. Auteur reconnu de plusieurs films (dont Etoiles de jour), ce Syrien, en exil à Paris depuis ses prises de position en 2011 contre le régime de Bachar al-Asad, confie, face aux vidéos qui défilent, son tourment de ne pas être au ¬côté du peuple qui se soulève. A travers tel ou telle qu’il repère et singularise, il reconnaît sa propre peur, ou son courage, sa vigueur, son chagrin.
Un cortège d’hommes en colère ¬grossit, devient marée humaine. De la neige tombe sur un cercueil ouvert et transporté à bout de bras. Un adolescent prisonnier est contraint de lécher la botte de son bourreau. Le cadavre d’un proche est traîné sur le sol, ra¬mené au moyen d’un grappin de fortune pour éviter les snipers. Qu’elles témoignent d’un réalisme brutal ou étrange, toutes ces images nous touchent, parce que ¬Ossama Mohammed fait en sorte d’y inscrire son propre regard. Il monte et démonte, compose une mosaïque de l’oraison et de la méditation. Autour de l’horreur de la guerre et de la fascination qu’elle exerce malgré tout.

En la personne de Wiam Simav Bedirxan, il trouve un appui inespéré. Cette jeune femme, dont le prénom kurde signifie « eau argentée », est, elle, plongée au coeur du conflit, à Homs. Elle entre en contact avec lui. Un lien se crée, elle lui écrit, lui envoie ce qu’elle filme, au jour le jour, de sa ville assiégée : un enfant qui fleurit la tombe de son père avec un bouquet de coquelicots, des chats estropiés, dont les va-et-vient dans les rues désertes sont un encouragement à tenir. Fragments de poésie arrachés au réel, traces d’espoir et de larmes, sur fond de bâtiments éventrés. De confession solitaire, le film glisse alors vers la correspondance inédite en temps de guerre : un journal puissant à deux voix, harmonisé de manière très fine — entre les « cling » des mails reçus et le lamento envoûtant de la diva ¬Noma Omran. Des milliers de kilomètres séparent Simav et Ossama, mais les rapproche leur amour d’un cinéma qui croit aux noces de la beauté et du combat politique. —

Jacques Morice Télérama