"Belladonna" d’Eiichi Yamamoto 16 février 2017 au Lido à 20h30. Présentation et débat : Pascal-Alex Vincent, spécialiste du cinéma japonais

samedi 28 janvier 2017
par  Webmestre
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Japon 1973 Reprise : juin 2016 Animation 1h33
Avec les voix de : Tatsuya Nakadai, Masakane Yonekura
Scénario : Yoshiyuki Fukuda, Eiichi Yamamoto, d’après « La sorcière » de Jules Michelet
Musique : Masahiko Satô
Création des décors : Kuni Fukai
Produit par : Osamu Tezuka

"La malédiction est brisée et l’extase retrouvée : la Belladonne de la tristesse, créature précieuse d’un cinéma pop et scandaleux, inonde les écrans français de ses larmes toxiques à l’occasion d’une restauration 4K événementielle."
Mad Movies

Jeanne, dans l’espoir d’obtenir vengeance, pactise avec le Diable après avoir été violée par le seigneur de son village. Métamorphosée par cette alliance, elle se réfugie dans une étrange vallée, la Belladonna…

Le point de vue du "Monde" :

On ne s’attendrait pas à trouver le vénérable Jules Michelet – historien enflammé de la Révolution française – adapté dans un manga. Ce fut pourtant le cas, en 1973, avec Belladonna, film d’animation psychédélique inspiré de La Sorcière, ouvrage datant de 1862 dans lequel Michelet présente l’histoire de la sorcellerie comme une force de résistance paganiste et féministe à l’emprise de l’Eglise et du féodalisme, préfiguration des Lumières à venir.
Livre suprêmement habité, fiévreux, cauchemardesque, quasi gnostique, dans lequel Michelet déverse sa haine de l’obscurantisme en livrant au passage un tableau du Moyen Age auquel on reprochera sa noirceur. Livre écrit aussi, faut-il le rappeler, après dix années du régime d’ordre et de morale mené par le « prince président » Napoléon III, qui n’avait eu, au début de son régime, d’autre hâte que de destituer l’historien de son cours au Collège de France.
La Sorcière fit scandale, fut accusé d’apologie du satanisme, et il fallut attendre un siècle pour que les historiens des Annales, défricheurs de sources nouvelles dans l’exploration du passé, en redécouvrent l’intérêt. Qu’un tel ouvrage ait pu ensuite trouver un écho dans la période elle-même déchaînée et émancipatrice des années 1970, voilà qui, tout compte fait, ne saurait étonner.

Le point de vue de "Libération" : Marius Chapuis 14 juin 2016

Au-delà de (son) discours séditieux, la Belladone de la tristesse (le premier nom du film) émerveille par son audace visuelle. A elle seule, la scène de viol stupéfait par son insoutenable violence symbolique. En champ-contrechamp s’affrontent deux entités irréconciliables dans le même plan. D’un côté, une foule de visages grimaçants s’étale sur les murs noirs du château. De l’autre, la peau d’albâtre de Jeanne, écartelée, jetée à même le sol. Son corps se déchire de l’entrejambe jusqu’au cou pour laisser s’échapper une nuée de chauves-souris écarlates. Seul le corps de la paysanne est donné à voir, les pulsations de ses plaies représentant les outrages qu’elle subit. Le supplice vire à la furie, un corbeau piétine le carrelage en hurlant, un jeune page sautille frénétiquement sur place comme un diable en boîte tandis que résonne une trompette frénétique. Balayée, l’image de Jean et Jeanne enlacés tendrement qui s’affichait plus tôt. A l’écran, il ne reste que terreur - l’usage restreint du rouge, du blanc et du noir accentuant la puissance de ce ballet des profanations.

Belladonna s’épanouit dans un appétit des extrêmes, un mariage entre la modestie d’une animation recourant à l’image fixe et le flamboyant de l’expérimentation. En charge de donner chair à cette fresque érotico-psyché-art nouveau, le peintre Kuni Fukai passe de l’aquarelle à la gouache, ajoute des collages. Son univers sensuel emprunte à Egon Schiele le sublime de corps osseux composés en un trait. A Klimt, il dérobe ses enchevêtrements charnels, peaux dont on perd les contours et dont on ne saurait dire si elles sont homme ou femme. Le mélange des techniques d’animation participe aussi de ce tumulte sensoriel où chaque plan devient une expédition. Quand Yamamoto se contente de promener sa caméra le long des peintures de Fukai, dans un dépouillement d’artifice qui rappelle les Carnets secrets des ninjas où Nagisa Oshima sublimait avec minimalisme un manga de Shirato Sanpei, l’œil se pose, s’attache calmement aux détails. L’instant d’après, les personnages se dotent du mouvement et l’image se met à onduler, se charge parfois de filtres aqueux, de flou. Les décors disparaissent pour faire place aux seuls corps, donnés à voir comme des territoires symboliques et érotiques, hachés en gros plan, hésitant entre rage et volupté.
Inlassablement, Belladonna en revient toujours au motif de la pénétration, de l’intériorité enflammée de Jeanne. Lors d’une visite nocturne du démon, le film dérape le temps d’une envolée psyché qui semble sortie du film Yellow Submarine, des apparitions de Big Ben, de banquiers et de l’ISS venant se coller sur l’écran dans un joyeux bordel flashy. A ce stade, pas besoin de drogue. Par sa radicalité, Belladonna échappe au monde de l’animation japonaise pour parler une langue finalement plus proche de celle de René Laloux et Roland Topor dans la Planète sauvage (également sorti en 1973).

Le point de vue de "Rolling Stone" Louise-Camille Bouttier

« Belladonna », un film qui a le diable au corps

Belladonna fait partie de ces films mythiques que beaucoup n’ont jamais eu la chance de voir. Sorti en 1973, le film animé resta longtemps dans les méandres des circuits japonais. Il ressort cette année en version remastérisée.
Dessiné par le japonais Eiichi Yamamoto, le film d’animation repose sur des croquis particulièrement soignés et sur une image très esthétisée. Aux confins entre Klimt et Mucha, le Japonais a réussi à dépeindre une femme envoûtée, au physique très sensuel et à la beauté frappante. Autour d’elle, les dessins se font plus schématiques, comme pour souligner l’importance de la jeune Jeanne.
Si Belladonna joue le rôle de film érotique de prime abord, le long-métrage est également un plaidoyer féministe aux accents psychédéliques. Soutenu par une musique très présente et qui réjouirait les amateurs de Pink Floyd, le film se transforme peu à peu en un ouvrage aux accents militants. La jeune Jeanne doit se battre pour sa réputation, pour acquérir le pouvoir, pour se faire respecter… Des luttes que l’on retrouvait déjà dans le livre qui a inspiré le film : La Sorcière de Jules Michelet.
Erotique, un peu fou, militant… Belladonna mêle les genres pour arriver à un résultat culte et emblématique d’un certain cinéma d’animation japonais des années 1970. Un film à ne pas forcément mettre en toutes les mains.

Eiichi Yamamoto

Réalisateur d’un des plus beaux et des plus obscurs de l’animation japonaise avec Belladonna, Eiichi Yamamoto n’a jamais connu d’heure de gloire. Grande figure du studio Mushi Production qui a brillé durant les années 60 sous le haut patronage d’Osamu Tezuka, le père du manga moderne, Yamamoto y a œuvré en tant que scénariste sur les séries Astro Boy ou le Roi Léo avant de passer à la confection de longs métrages. Il y a réalisé les trois films de la collection Animerama, qui visait à utiliser le médium « dessin animé » pour s’adresser aux adultes. Très influencés par le style Tezuka, les Milles et Une Nuits (1969) et Cléopâtre (1970) restent dans l’ombre du monument d’avant-garde qu’est Belladonna, qui, à travers le basculement d’une jeune paysanne française dans la sorcellerie, raconte l’affirmation d’une femme libre. Une œuvre charnelle, psyché et révoltée qui sonna le glas de Mushi Production, la société faisant faillite après la sortie du film en 1973. Aujourd’hui âgé de 75 ans, le cinéaste a accepté de répondre aux questions de "Libération" à l’occasion de la sortie en salles d’une version restaurée en 4K de son grand œuvre.

- Dans « Belladonna », l’éveil à la sorcellerie n’est pas une aliénation mais une libération. C’est l’histoire d’une femme qui part à la reconquête de son corps et se libère d’un système d’oppression. Avez-vous voulu faire une œuvre féministe ?

En réalité, j’ai fait un film sur une vision de l’exclusion. Nous vivons tous en relation avec d’autres – nos compagnons, nos enfants, etc.– mais que devient l’homme lorsqu’il est privé de ces relations ? Pour représenter les plus exclus, j’ai choisi des paysans du Moyen Age. Et, au sein de cette société, ce sont les femmes qui sont les plus exclues. J’ai donc choisi une femme pour personnage principal. Au fond, mon idée n’était pas de montrer les rapports hommes-femmes mais que ceux des humains, tout court. Jeanne, même rejetée, fait partie des humains. J’ai voulu montrer que tant que l’on a un cœur, l’être humain n’est jamais seul, isolé. Mais je comprends que les gens pensent que c’est un film féministe d’après ma façon de raconter l’histoire. Cette erreur ne me dérange pas car je suis féministe.

- Pourquoi avoir choisi d’adapter « la Sorcière » de Jules Michelet ?

Parce que c’est un livre qui capte l’histoire française, repose sur des faits réels et très documentés, mais la montre dans le cadre d’un roman. L’animation relève d’une technique similaire. Elle traite de la réalité en y ajoutant des déviations. Michelet dit que les herbes antidouleur pour l’accouchement utilisées par celles que l’on appelait « sorcières », sont devenues des antalgiques de la médecine occidentale et que ceux-ci ont été une des raisons pour lesquelles les femmes se sont soulevées lors de la Révolution. En fait, j’ai adhéré à cette idée. C’est pour cela que le film se conclut sur la Liberté guidant le peuple, de Delacroix.

- Le style visuel de « Belladonna » tranche avec le reste de ce qu’a réalisé Mushi Production…

Une des politiques de Mushi Production était d’offrir des opportunités à d’autres réalisateurs que Tezuka. Avant moi, Takashi Yanase a pu réaliser Yasashii Raion. A l’époque, Tezuka s’occupait encore de la production des films et son style était encore perceptible dans les œuvres. Mais pour le film suivant, le mien, Tezuka a fait entièrement confiance à l’équipe sans jamais intervenir. J’en ai profité pour laisser tomber tout ce qui pouvait évoquer le style Tezuka et adopter celui du peintre Kuni Fukai. Son style repose beaucoup sur l’expressivité des tracés, comme dans les estampes japonaises de l’époque d’Edo, qu’il colore ensuite à l’aquarelle avant de l’estomper. Sa palette de couleurs et la bavure particulière de ses dessins sont liées à cette technique.
Pour Belladonna, j’ai apporté beaucoup de soin au travail de tournage. J’ai passé beaucoup de temps à faire d’innombrables expérimentations et le staff a fait preuve d’une ténacité incroyable pour supporter de refaire dix fois de suite de longues prises de vue des cellulos de grande taille. La décision de supprimer le mouvement de la bouche lorsque les personnages parlent est issue de ces expérimentations. Dans le bunraku, le théâtre traditionnel de marionnettes, bien que les bouches des marionnettes ne bougent pas, les spectateurs prennent du plaisir au spectacle. Si Mushi Production avait pu tenir le coup après Belladonna, un film où les bouches restent immobiles, et produire un ou deux autres longs métrages du même style, le mien aurait mieux marché sans être considéré comme une œuvre si particulière. C’est bien dommage. En tout cas, chercher des formes d’avant-garde était une des caractéristiques des animateurs de Mushi Production.

L’intervenant : Pascal-Alex Vincent
Diplômé de « Lettres et Arts, Expression et Communication » et d’une maîtrise d’Études Cinématographiques et Audiovisuelles, Pascal-Alex Vincent enseigne depuis quelques années à l’université Paris 3. Il est aussi réalisateur et scénariste.

Son parcours :
Après des études de lettres et d’histoire du cinéma, il apprend la photographie à l’ESMAT et devient photographe puis vidéaste des armées à Bourges en 1991. Il crée, en 1998, la société de production Omedeto puis se consacre à la distribution du cinéma japonais classique au sein de la société Alive et va ainsi participer à la découverte et à la diffusion en France des films de Mizoguchi, Ozu, Kurosawa, Naruse, Ichikawa... Il collabore à l’édition en DVD de leurs films, pour lesquels il écrit des livrets ou réalise des suppléments.
Il quitte ce métier à la fin des années 2000 pour se consacrer à la réalisation. En 2000, il tourne un court métrage, Les Résultats du Bac, qui est sélectionné dans de nombreux festivals. Le film traite du destin de trois adolescents et emprunte autant à la comédie musicale hollywoodienne qu’à l’animation japonaise. Son court métrage suivant, Far West (2002) est à nouveau un succès de festivals, et est diffusé sur Arte, comme sur de nombreuses chaînes à l’étranger. Le Festival de Cannes sélectionne ensuite Bébé Requin, court métrage en compétition pour la Palme d’or en 2005. Le film est un hommage avoué aux cinéastes Gus van Sant et Larry Clark. Il s’essaie au film d’animation en 2007, avec Candy Boy, court métrage en forme de déclinaison de la série japonaise Candy Candy. Le film est présenté à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes en mai 2007.
En 2008, Pascal-Alex Vincent termine Donne-moi la main, son premier long métrage, road-movie tourné en France et en Espagne, inspiré des grands road-movies américains des années 1970. En 2010, intrigué par l’héroïne du film Le lézard noir de Kinji Fukasaku, il décide de partir à la rencontre de l’artiste travesti Akihiro Miwa au Japon et réalise Miwa : à la recherche du Lézard Noir, un documentaire autour de cet acteur et chanteur.
Canal+ lui confie la réalisation d’Adorama, un programme de 2 h 30 consacré à l’adolescence. L’émission est diffusée sur la chaine le 2 juin 2009. On y voit des portraits d’adolescents tournés dans toute la France. Pascal-Alex Vincent a également tourné plusieurs clips, tant pour des groupes anglo-saxons que pour des groupes français.
En Octobre 2016, il publie un Dictionnaire des Cinéastes japonais (éditions Carlotta Films).