"The sound before the fury" Lola Frederich et Martin Sarrazac 18 janvier à 20h30

jeudi 21 décembre 2017
par  Webmestre
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« La figure centrale est Archie Shepp, un musicien, poète et auteur dramatique noir américain de première importance. Sa musique, sa passion, son engagement sont le cœur du film.
En janvier 1972, Archie Shepp enregistra l’album Attica Blues en hommage au soulèvement de la prison d’Attica. Il revisite ce répertoire, 40 ans plus tard. Le film le suit, ainsi que les 25 exceptionnels musiciens qu’il entraîne avec lui -le big band Attica Blues- jusqu’au concert d’ouverture à Paris.

Le film entrelace le récit des répétitions et celui de la rébellion (images d’archives, interviews d’époque)…La musique, l’orchestre lui-même (sa diversité, son union fraternelle autour de Shepp) sont une célébration de l’esprit de la Commune carcérale d’Attica. Un esprit qui manque cruellement au temps présent. »

« Ce qui se passe ici n’est que le bruit de la fureur des opprimés »

Le 9 septembre 1971, 1281 détenus/2243 s’emparent de la cour du bâtiment D de la prison d’Attica (Etat de New York) et prennent une cinquantaine de gardiens et civils en otage. Leur déclaration affirme notamment : « Nous sommes des Etres Humains ! Nous ne sommes pas des bêtes et n’acceptons pas d’être traités et brutalisés comme tels ».

Ils invitent les caméras, les journalistes, les photographes à entrer dans la prison pour observer et comprendre le sens de leur combat. Le modèle de la surveillance se retourne ainsi : l’attention portée aux prisonniers dérive d’une volonté de contrôle à un désir de comprendre. De plus, les prisonniers, noirs, blancs, portoricains, sont mélangés et parlent d’une seule voix au moment de transmettre leurs revendications.
Pour la majorité d’entre eux, il s’agit de mesures élémentaires touchant à la dignité : possibilité de prendre des douches plus d’une fois par semaine, accès à l’enseignement et aux livres, liberté religieuse, fin de la censure du courrier, droit à percevoir plus d’un rouleau de papier hygiénique par mois. Les détenus réclament également des mesures pour que cessent les démonstrations quotidiennes de racisme des gardiens, tous blancs, et qui surnomment affectueusement la matraque qui ne les quitte jamais le nigger stick, le « bâton à nègres ».

Cette maîtrise de la situation est le fruit d’une organisation de longue date mise en place par quelques prisonniers ultra politisés comme Akil Al-Jundi, des Black Panthers, ou Sam Melville, militant d’extrême gauche, proche des Weather Underground, qui mourra durant l’assaut. Ce sont eux, entre autres, qui ont rédigé la liste des revendications et qui obtiennent qu’un comité d’observation soit créé pour suivre les négociations. Il est composé notamment de Tom Wicker, éditorialiste du New York Times, du sénateur républicain John R. Dunne et de William Kunstler, avocat proche des Black Panthers et des Young Lords, groupe politique pour l’émancipation des droits des Hispaniques.
Après quatre jours de mutinerie, uniques dans l’histoire des prisons américaines par la manière dont les mutins s’organisèrent pour tenir le siège, la prison sera prise d’assaut sur ordre du gouverneur Rockefeller pour qui ce fut « une magnifique opération ».

Le bilan final fut de 11 otages tués (dont 9 lors de l’assaut sous les balles de la police) et de 32 prisonniers. Les prisonniers survivants subirent humiliations et violences extrêmes sans oublier la négligence volontaire dans les soins médicaux apportés aux blessés. Il faudra attendre le rapport Meyer en 2015 pour que l’élimination des mutins soit reconnue comme objectif de l’assaut et confirme l’obstination des autorités à dissimuler ce massacre qui peut être considéré comme un crime d’État.

Attica : Une mémoire toujours vivante

Attica est devenu un symbole, toujours d’actualité, de la lutte pour le droit des prisonniers et des minorités, contre la violence policière et le mensonge d’État.
Une grande part de la culture des années 1970, jusqu’à nos jours, reste traversée par le traumatisme politique d’Attica. L’évènement est représenté dans au moins deux chansons : "Attica State" de John Lennon en 1972, et ’’The Hostage" de Tom Paxton. Dans le film de Sydney Lumet, Un après-midi de chien (1975), le braqueur de banque, joué par Al Pacino, hurle aux flics qui le menacent "Attica Attica". Même les intellectuels français, comme Michel Foucault ou Jean Genet, se penchent alors sur le drame, en particulier à travers le Groupe d’information sur les prisons, créé à l’époque.

Le 9 septembre 2016, pour le 45e anniversaire de la mutinerie, a eu lieu une grève d’une partie des 2,4 millions de prisonniers-travailleurs aux États-Unis (40 prisons sur 27 états), payés quelques centimes de l’heure, voire pas du tout.
Le nombre de noirs tués ces derniers mois par la police et leur taux d’incarcération aux États-Unis démontrent que les problèmes soulevés à Attica sont loin d’être résolus. En dépit de progrès réels depuis quarante ans dans une Amérique dite « post-raciale », le problème des discriminations et des inégalités raciales reste entier, comme en témoigne le mouvement Black Lives Matter (La vie des Noirs comptent).

Archie shepp

Extraits d’un entretien réalisé par Annick Peigné-Giuly pour ln Corsica (janvier 2016)

- Au-delà de la musique, vous avez aussi beaucoup écrit...

Oui, j’ai suivi des études d’art dramatique avant de me consacrer à la musique.
J’avais écrit une mise en scène qui a été publiée en 1972 dans le volume "Black drama Anthologie" qui réunissait des textes d’auteurs noirs. Une pièce intitulée "The communist". Mais comme c’était financé par la fondation Rockfeller, on a dû changer le titre pour « I hear the sound ».
J’ai écrit des poésies, une pièce sur Malcolm X que j’ai lue sur scène. Je suis peut-être l’un des premiers slameurs...
La musique, elle, est entrée dans ma vie à 7 ans avec le banjo de mon père. Quand ma famille a déménagé à Philadelphie j’avais 10 ans et je me suis mis au piano. A 12 ans, ce fut la clarinette. Et à 15 ans, ma grand-mère m’a offert un saxophone !

- Et vous avez été, au début des années 60, l’un des pionniers du free jazz...

Je n’ai jamais accepté ce terme. Pour moi, la musique noire a toujours été free...
Louis Armstrong, par exemple, a apporté une technique très free. A mes débuts, j’ai travaillé avec Cecil Taylor sur des disques comme Fire Music Marna Too Tight... Puis avec John Coltrane, Don Cherry, McCoy Tyner, Frank Zappa, Horace Parlan... Mais ensuite, avec Attica Blues, c’est la soul et le blues qui imprègnent ma musique.

- Vous êtes l’un des premiers slameurs et vous avez ensuite joué avec des rappeurs...

Il y a cinq ans, j’ai travaillé sur l’album du rappeur Rocé, Idendité en crescendo. Mais c’est la suite d’une histoire. Celle des Last Poets, né à Harlem en 1968, un groupe formé de voix et de percussions. Ce sont les pionniers de cette culture urbaine de la protestation. A l’époque celle des communautés noires américaines.
J’ai joué avec Jalal Mansour Nuriddin, qui fut l’un des fondateurs du groupe. Cette histoire de la musique noire que j’ai en partie vécue, je l’ai enseignée pendant des années à l’université du Massachussets.

Les réalisateurs

Lola Frederich a co-réalisé un film documentaire « Dans l’ombre d’une ville », sur la situation des femmes analphabètes dans le quartier de la Goutte d’Or à Paris. Elle a aussi réalisé deux courts métrages « Lulô Kanda », et « Taxi Wala « — qui a remporté une quinzaine de prix dans des festivals internationaux, notamment à Cannes.
Martin Sarrazac a écrit sur le Jazz (notamment dans l’Ayler de Franck Médioni) et travaillé avec Archie Shepp en tant que road manager.