"Soleil ô" de Med Hondo le 11 décembre à 20h30 au Lido, en présence de Federico Rossin, critique et historien du cinéma

vendredi 30 novembre 2018
par  Webmestre
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France 1969 sortie janvier 1973 98 mn copie restaurée en 2017 Ciné Archives

Scénario : Med Hondo

Avec : Robert Liensol, Théo Légitimus, Gabriel Glissand, Mabousso Lô, Alfred Anou, Les Black Echos, Ambroise M’Bia, Akonio Dolo, Bernard Fresson, Yane Barry, Armand Meffe, Greg Germain…

Léopard d’or au Festival de Locarno 1973

« Soleil Ô » est le titre d’un chant antillais qui conte la douleur des Noirs amenés du Dahomey aux Caraïbes.

Synopsis
Un immigré africain en quête de travail, découvre les aspérités de la "Douce France", le racisme de ses collègues, le désintérêt des syndicats et l’indifférence des dignitaires africains qui vivent à Paris, au pays de "nos ancêtres les Gaulois". Un cri de révolte contre toutes les formes d’oppression, la colonisation et toutes ses séquelles politiques, économiques et sociales ainsi qu’une violente dénonciation des fantoches installés au pouvoir dans beaucoup de pays d’Afrique par la bourgeoisie française.

"Soleil Ô", entamé dès 1965 dans des conditions précaires, est sorti dans la France de l’après 1968. Med Hondo présentait alors son film comme "dix ans de gaullisme vus par les yeux d’un Africain à Paris". Ce premier long métrage mêle audaces formelles et narratives et charges politiques en croisant théâtre, dessins (de Jean-François Laguionie) et dialogues filmés…

Med Hondo :

Metteur en scène, auteur, scénariste, producteur et distributeur de ses films (une quinzaine à son actif) : courts, moyens, longs métrages, fictions et/ou documentaires. La plupart de ses films ont eu à faire face à de multiples censures pour le faire « parler plus bas ». Il se positionne contre le choix dictatorial des distributeurs et conscient du danger que représente le monopole du marché du cinéma et de la télévision, prône le droit à la dignité et à l’expression pour chacun. Il a également fondé sa propre maison de production : MH Films.
Il a été la voix française d’Eddie Murphy au cinéma, de Mohammed Ali dans » Les chemins de la liberté » ; il a doublé les rôles principaux dans la série western « Les bannis », dans les films « Roots », « Gandhi, puis encore les personnages de Sidney Poitiers, Danny Glover, et Morgan Freeman, entre autres. C’est avec ce métier de doubleur qu’il a comblé ses dettes de réalisateur et a pu continuer à produire des films librement.

Présentation de "Soleil ô" par Med Hondo :

C’était très important pour moi de filmer ces lieux, ces hôtels pourris dans lesquels ces travailleurs étaient entassés. Des immigrés avaient brûlé dans des foyers à Aubervilliers dans l’indifférence générale, c’était terrible. Il fallait leur donner des voix, des corps, montrer qui était ces personnes et comment ils vivaient parfois dans des conditions inhumaines, dans l’ombre du néocolonialisme. Comme on le voit dans le film, certains immigrés pensaient à repartir dans leur pays mais ils savaient que ça serait pire là-bas. J’avais la volonté farouche d’être un témoin de mon temps et de proclamer mon existence en tant qu’Africain. Je voulais montrer des Africains à l’écran, qu’ils s’expriment, s’interrogent, prennent parti, développent une thématique. J’avais dorénavant une perception politique de mon environnement.

Interview de Med Hondo

dans « Afrique magazine » juin 2018 (extraits)

- Soleil Ô est votre premier cri. Comment est-il sorti ?
C’est un cri de colère surtout. Quelque 23 ans après la Seconde Guerre mondiale et moins de 10 ans après les indépendances africaines, il y avait déjà là quelque chose de pourri dans la manière de traiter les immigrés. Le souffle de Mai 68 m’a donné des ailes pour réaliser ce film qui me brûlait les poumons.

- Votre cinéma, c’est une voix pour les opprimés ?
Je suis de cette minorité opprimée et immigrée. J’appartiens à cette caste mauritanienne, les Haratines, qu’on appelle pompeusement aujourd’hui « esclaves affranchis ». Les Haratines ont toujours connu les brimades de l’esclavage. Et cela continue.

- Aujourd’hui encore, l’esclavage continue ?
Et comment ! En Mauritanie, comme ailleurs en Afrique du Nord, le Noir est partout victime d’un mépris du seul fait de sa couleur. C’est un grand paradoxe, car ce sont ses ancêtres, les pharaons, qui ont inventé la civilisation. Pour en revenir à la Mauritanie, ce pays m’attriste toujours. Voilà une nation qui aurait pu servir de modèle à l’Afrique, mais des hommes et des femmes, analphabètes et spoliés, y restent sous le joug de maîtres protégés. Depuis 1980, on promulgue des décrets d’abolition de l’esclavage. On dit actuellement que des esclavagistes sont condamnés à des peines de prison et financières. C’est de la farce ! L’esclavage est pratiqué aussi bien par les Arabes que les Peuls et les Soninkés qui sont eux-mêmes des Noirs.

- Vous êtes habitué aux censures…
On a souvent tenté de me noyer, mais je tiens toujours ! Avec « Lumière noire » traitant d’une bavure policière dans un vol charter avec 101 Maliens, j’ai été interdit de tournage dans les aéroports français Charles-de-Gaulle puis Orly et dans les hôtels alentour. Et à la sortie du film, plusieurs chaînes de télévision et salles ont refusé de le passer. Reste la question inavouée : est-ce qu’un immigré africain a le droit de nous emmerder avec ses problèmes ou de nous faire la leçon ? Et à moi, dans ma bâtardise, de me demander : quel film peut faire un intellectuel africain, un cinéaste ou un écrivain vivant ici, face à ce mépris et ces exclusions qui prennent chaque jour plus d’ampleur ?...

Deux avis :

- Lors de sa sortie en 1973 :

« Le premier mérite de ce film est de ne pas se laisser réduire à des données simplistes…
« Soleil ô » s’impose avant tout comme le film qu’un Africain a dédié à tous les hommes que l’homme exploite. Et l’exploitation, assurée par la prééminence de valeurs raciales/racistes, économiques, idéologiques, prend pour emblème la silhouette du blanc colonial, dès le générique-dont le style, l’invention et la bande son composent un véritable prologue-opposé aux silhouettes noires. Le thème n’avait pas la vertu d’être nouveau en 1970…Mais l’intelligence de Med Hondo se joue ici des pièges immédiats du manichéisme, et c’est avec une sorte de jubilation dans le sarcasme retenu qu’il fait déraper son récit vers la critique des gens de couleur en place.
La scène de parfaite comédie qui nous montre le pauvre nègre houspillé par les barbouzes de l’ambassadeur Noir a sans doute plus fait pour justifier que le film soit interdit en Afrique que toutes les révoltes dites ou suggérées contre les conditions d’exploitation des travailleurs de tiers-monde en Europe.
Ce qui ajoute beaucoup à la force de l’œuvre, c’est que l’auteur paraît disposer d’emblée-il s’agit de son premier film- d’un registre étendu : le faux reportage, la comédie, le réalisme quasi-documentaire, et des scènes traitées comme un théâtre symbolique…
« Soleil ô » est un des films les plus originaux que l’Afrique nous ait donnés. Un des plus habiles, dans la combinaison de ses éléments, un des plus agressifs au fond…Chaque fois que Med Hondo ouvre une porte, il a le don de déranger, sans violence, sans appel du pied au misérabilisme… »
Claude Michel Cluny Cinéma 73

- Dans « Les Cahiers du cinéma » février 2018) :

« Soleil ô » montre la fiévreuse désillusion d’un jeune immigré sénégalais tout juste arrivé en France avec un groupe d’Africains venus tenter leur chance. Tourné sur plusieurs années, surtout le week-end, avec un budget quasi inexistant et la bonne volonté de tous les participants, le film montre sans fard une réalité jusqu’à présent éludée dans la France pré-68, témoignant, avec une attention redoublée, du sort des jeunes immigrés venus du Maghreb et de l’Afrique de l’Ouest, leur précarité et leurs humiliations. Mais le geste d’Hondo conjure, ou tente de conjurer, cette maladie qui gangrène la France post coloniale : un geste libérateur, lyrique et âpre qui se conclut en apothéose dans une scène hallucinante, où les expérimentations visuelles font jaillir, dans un élan anarchique, les doutes qui assaillent le protagoniste, dont l’identité s’est perdue entre une acculturation violente et une intégration impossible.