"Jusqu’au bout de la nuit" Gérard Blain le 24 mars à 20h30 au Lido, en présence de Paul Blain et Federico Rossin

lundi 17 février 2020
par  Webmestre
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Projection unique et exceptionnelle
Les films de Gérard Blain sont restés invisibles en France depuis la dernière rétrospective à Paris en 2004.
Un film pour découvrir un cinéaste, "le plus seul, le plus tragique, le plus angoissé, le moins aimable, le moins sympathique, le moins œcuménique des réalisateurs français d’aujourd’hui. Un cinéaste immense dont il serait grand temps de tirer les leçons et surtout de revoir les films." (Frank Beauvais).

Scénario : Gérard Blain et Marie-Hélène Bauret
Avec : Gérard Blain, Anicée Alvina, Paul Blain, Gamil Ratib…
France 1995 80mn

"En dehors du fait qu’ils sont eux-mêmes un cri de révolte contre un ordre établi, les fous, les criminels et les poètes ont aussi pour vocation d’entretenir un minimum d’insécurité afin d’éviter à la société un engourdissement fatal."
Friedrich Hölderlin (phrase mise en exergue de "Jusqu’au bout de la nuit")

Présentation du film par Gérard Blain :
Après une longue détention, François retrouve la liberté. C’est l’histoire d’un révolté qui, parce qu’il est révolté, n’a pas droit au bonheur. Aussi, dès qu’il rencontre la femme de sa vie, son destin est scellé : leurs noces s’accompliront dans le sang. "Jusqu’au bout de la nuit" n’est pas "un film de gangsters" mais un film d’amour et une implacable tragédie.

« Avec la société, depuis que je suis né, je suis en état de légitime défense. »
(Gérard Blain dans "Jusqu’au bout de la nuit")

Gérard Blain (1930-2000)

Le public avait aimé Gérard Blain comme acteur, à l’époque de La Nouvelle Vague, chez Truffaut ("Les Mistons"), Godard ("Charlotte et son jules"), surtout chez Chabrol ("Le Beau Serge", "Les Cousins" où il était sublime). Le public l’avait aussi déjà remarqué chez Duvivier ("Voici le temps des assassins"), puis suivi dans "Le Bossu de Rome" de Carlo Lizzani qui fut un immense succès, ou encore chez Howard Hawks ("Hatari !") et l’avait comparé à James Dean.

Mais sa carrière d’acteur ne le satisfaisait pas. Il se met à écrire des scénarios originaux, se penche sur son passé, celle de son enfance, de son adolescence, douloureuse et déchirante, celui d’un gosse mal aimé. Les films de Gérard Blain sont modernes et universels ; ils expriment des sentiments et mettent en scène des situations simples, presque élémentaires : la quête d’un père pour son fils, l’enfance déchirée en mal d’amour ou les amours impossibles. Gérard Blain est un tragédien classique et exigeant qui filme avec élégance et précision, sans effet. Utopiste et excessif, en pensées et en paroles, il pratiquait paradoxalement son art avec la plus grande retenue. Un cinématographe dépouillé, épuré, sublimé situé dans le sillage de ceux qu’il admirait Carl-Theodor Dreyer, Yasujiro Ozu, Jacques Tati et Robert Bresson, avec toujours un appel à plus de tolérance et d’amour…

Michel Cieutat (auteur du livre Le Cinématographe selon Gérard Blain)

Né le 23 octobre 1930 dans le 11e arrondissement de Paris, Gérard Blain appartient à cette génération de la Nouvelle Vague qui voit Godard et Chabrol venir au jour la même année, Rivette deux ans plus tôt, Truffaut deux ans plus tard. Enfant de la zone qui n’aura d’autre famille que la sienne (cinq fils, dont deux disparus en bas âge, les autres travaillant sur ses films), il va de pension en pension, faisant les quatre cents coups. À quatorze ans, il se retrouve toute une journée à charger les fusils des FFI dans une annexe de la préfecture de police avant de se retrouver face à un cadavre le soir. Entre la rue et les paras où il effectue son service militaire, Blain aurait pu mal tourner. Son désir de faire du cinéma va le sauver, comme sa gueule d’ange du caniveau qui attire et retient tous les regards. Ce perpétuel insurgé, capable de recopier à la poste les adresses des vedettes pour sonner à leur porte afin d’être des leurs, est déjà figurant en 1944 dans "les Enfants du paradis". Suivront des panouilles comme dans "le Carrefour des enfants perdus" puis un vrai rôle avec "Voici le temps des assassins" de Duvivier. Aux commencements de la Nouvelle Vague, son physique quelque part entre Delon et James Dean lui permet de rejoindre les enfants sauvages qui auraient pu devenir son clan si ce solitaire ne s’était toujours détourné à un moment ou à un autre des ports d’attache...

En 1970, il passe à la mise en scène avec "les Amis", léopard d’or au festival de Locarno, qui évoque avec pudeur les amours d’un jeune homme pauvre et d’un quadragénaire fortuné. Déjà, on y trouve son goût pour le thème de l’homosexualité, une retenue dans le traitement qui va progressivement confiner à l’ascèse au point qu’on a pu voir en lui l’héritier le plus authentique de Bresson, comparaison qu’il repoussait, son orgueil (qui n’était qu’apparent) l’invitant à les repousser toutes. Désormais, il ne quittera plus le sillon qui est le sien et où on retrouve, outre l’homosexualité, l’amour et la famille, la perte du premier quand la seconde s’effondre, la solitude de personnages à la recherche d’une impossible harmonie qui sont autant de diamants rayés par le sable de la vie et des compromis, au mieux, des compromissions, au pire, rançon à payer dans un monde qui ne fait pas de cadeau aux purs. En 1973, "le Pélican" (où il joue Paul), son deuxième film, résume ce que risque de devenir sa carrière - et ce qu’elle aura finalement été - : ses ailes de géant l’empêchent de marcher.
"Un enfant dans la foule" (1975) se veut la plus autobiographique de ses créations, qui voit un gosse de treize ans victime des calculs et de la perversité des adultes, y compris de son professeur qui abuse de sa candeur. Après "Un second souffle", "le Rebelle" est une nouvelle confession du malaise du siècle vécu à travers Pierre, père mort d’un accident du travail et mère morte à l’hôpital, des boulots galères comme unique avenir sur fond de grisaille des cités dortoirs. En 1987, "Pierre et Djemila", dans le film homonyme, meurent de trop s’aimer dans une banlieue de Roubaix. Avec "Jusqu’au bout de la nuit" (où il tient le rôle de François), Blain retrace les dernières heures d’un taulard indigné qui cherche un peu de lumière avant de disparaître. Enfin, "Ainsi soit-il", en mars dernier, film aussi austère et irréductible qu’admirable, porte le cinéma de Blain à un degré d’incandescence dont personne ne sort indemne.

Jean Roy Adieu au pélican rebelle
L’Humanité 18 Décembre 2000

Anicée Alvina

Avis sur le film

En 1995, après un long silence, Blain revint devant et derrière la caméra avec "Jusqu’au bout de la nuit", un polar vraiment pas comme les autres, une épure de série B débarrassée de la mythologie attachée au cinéma policier français depuis Jean-Pierre Melville. Pour Blain, que nous avions rencontré en 1996, ses films étaient des tragédies, et rien d’autre…
"Jusqu’au bout de la nuit" se distingue par sa rigueur esthétique et morale du tout-venant de la production cinématographique française contemporaine. Mais c’est aussi un film (politiquement) incorrect et dérangeant, chargé d’une violence contenue et subversive. Cette tendance s’épanouira avec encore plus de véhémence dans le dernier film de Blain, "Ainsi soit-il", sorte de croisade désespérée contre la corruption généralisée des hommes politiques et des classes dominantes, qui fit grincer des dents lors de sa sortie en 1999. Il est possible de rejeter l’œuvre de Blain pour les idées qu’elle véhicule. Bon cinéaste, mauvais citoyen, son anarchisme est peut-être moins sympathique que celui de Jean-Pierre Mocky qui lui aussi parti en guerre contre la société et les institutions françaises... Il n’empêche que "Jusqu’au bout de la nuit" demeure l’un des meilleurs films français du milieu des années 90…, une sorte de miracle ou plutôt de mirage qui fut un échec commercial et connut de scandaleux problèmes de distribution (sorti dans un circuit de onze salles le 13 septembre 1995, le film perdit tous ses écrans le mercredi suivant).
Atteint d’un cancer, Gérard Blain est mort le 17 décembre 2000 à Paris, à l’âge de 70 ans. Aujourd’hui, douze ans après sa disparition, ses huit longs métrages réalisés pour le cinéma demeurent méconnus et difficiles à voir en France, tandis qu’ils sont quasiment invisibles et inconnus à l’étranger, malgré une rétrospective en copies neuves organisée par son fils et Noblesse Oblige Distribution en 2004. On attend toujours une belle édition en DVD de l’œuvre complète de ce cinéaste non réconcilié et écorché vif.

Le testament cinématographique de Gérard Blain "Ainsi soit-il", dédié à sa famille, dans lequel il met en scène son fils Paul, reçut le Pardo d’oro du festival del film Locarno en 1999. Blain avait déjà remporté à Locarno la récompense suprême avec son premier film "Les Amis" (après sa sélection au Festival de Cannes), concluant son œuvre au même endroit où elle avait – presque – commencé, sans oublier son premier grand rôle dans "Le Beau Serge", également primé à Locarno…
Olivier Père

Gérard Blain mène depuis plus de vingt ans une carrière d’auteur de films, en marge du système. Ses films ne ressemblent pas aux autres films français, et c’est ce qui fait leur singularité. Dans l’économie du cinéma français, Blain n’appartient à aucune « famille ». Pas même la famille marginale où Vecchiali, par exemple, s’est au fil des ans constitué une contre-société. Blain, lui, choisit l’affrontement radical : contre la société…C’est ce qui fait que son dernier film est attachant et mérite d’être vu. Attachant dans sa manière de dire mais surtout de montrer, de filmer, d’enregistrer un état de radicalité par rapport à la société française, assez inédit à l’intérieur du cinéma français.
François sort de taule où il a passé dix ans. Sa mère l’attend à la sortie de prison. Blain filme les scènes entre François et sa mère avec une simplicité déroutante, de manière frontale, gestuelle-comme si le lien entre elle et lui se rattachait plus à un univers de fraternité qu’au code familial. Ses plans durent ce qu’ils doivent durer, installent des corps plus que des personnages, insistent et finissent par créer un monde à part, avec sa logique et sa dramaturgie…
Etrangement, Blain installe un imaginaire gauchiste années 70 : à mi-chemin de l’idéologie mao (séquestration de patrons, haine des bourgeois, violence symbolique) et de l’admiration pour un Mesrine. Très belle scène encore lorsque François fait filmer par son jeune compère Christian (Paul Blain, le fils de Gérard : c’est donc aussi une scène où le père apprend la mise en scène à son fils) la déclaration du patron kidnappé adressée à la famille. Scène à l’économie, rigoureuse, leçon de cinéma sur comment produire de l’émotion…
Film de loser, mais film sincère et fier. Surtout, film réellement mis en scène. Sans ce genre de film, le cinéma français ne serait pas tout à fait lui-même. Si le cinéma de série B existait en France, "Jusqu’au bout de la nuit" en serait un bel exemple. Par son économie, sa durée (à peine une heure vingt), sa rigueur en même temps que sa modestie, et bien sûr son propos et son héros. Malheureusement le cinéma français ne produit pas de films B ! C’est aussi pour cela qu’il faut voir ce film.

Serge Toubiana Cahiers du cinéma octobre 1995

Paul Blain


Fils aîné du cinéaste, il est présent dans les deux derniers films de Gérard Blain. Il a poursuivi une carrière d’acteur, notamment dans "Un beau soleil intérieur" de Claire Denis et "Tout est pardonné" de Mia Hansen-Love.